Le bleisure, cette zone grise que votre politique voyages doit combler
Un collaborateur qui prolonge son voyage d’affaires pour visiter une destination expose l’entreprise à des zones grises qu’elle n’a souvent pas anticipées. Le bleisure, cette pratique consistant à combiner mission professionnelle et temps personnel, a pris une ampleur telle qu’il ne peut plus rester un angle mort de la politique de voyages. Il concerne aussi bien l’office manager qui gère les déplacements en tâche secondaire que l’acheteur voyage d’une structure plus grande. Voici ce que le droit et les chiffres disent réellement du sujet.

Le bleisure, une pratique en forte expansion chez les voyageurs d’affaires
Le terme « bleisure » naît de la contraction de deux mots anglais : business et leisure. Il désigne la pratique consistant à prolonger un voyage d’affaires pour des motifs personnels, par exemple rester quelques jours de plus après une mission pour découvrir la destination.
Ce n’est plus une pratique marginale. En 2024, une enquête relevait que 74% des voyageurs d’affaires disaient avoir l’intention de combiner déplacement professionnel et temps personnel, selon Global Rescue, 2024. Ce chiffre donne la mesure d’un phénomène devenu structurant dans la gestion des voyages d’affaires.
Le travail hybride a changé les attentes des collaborateurs. Ils veulent rentabiliser leurs déplacements professionnels, et les entreprises y trouvent un levier de fidélisation qui ne coûte rien puisque la partie loisir reste à la charge du salarié. Le bleisure touche désormais toutes les catégories de voyageurs fréquents : consultants, commerciaux itinérants, cadres dirigeants internationaux.
Les nouvelles générations sont les plus adeptes de cette pratique. Plus d’un tiers des voyageurs d’affaires Gen Z et Millennials prolongent régulièrement leurs déplacements pour profiter de la destination, selon Hilton, 2024. Un chiffre à distinguer d’un autre, souvent confondu avec lui : la même enquête relève que 24% de l’ensemble des voyageurs d’affaires, toutes générations confondues, envisagent d’emmener un proche lors de leur prochain déplacement professionnel. Ce n’est donc pas une pratique réservée aux plus jeunes collaborateurs, même s’ils la plébiscitent davantage.
Trois facteurs expliquent l’essor du bleisure.
- La découverte culturelle, la possibilité d’explorer une destination autrement inaccessible pour le collaborateur.
- Un meilleur équilibre entre vie professionnelle et personnelle, la prolongation venant compenser l’absence par une expérience positive.
- Un coût réduit pour le salarié, puisque le poste de dépense le plus lourd, le transport, reste pris en charge par l’entreprise.
Pour le travel manager, cette ampleur chiffrée signifie qu’une part significative des voyageurs de l’entreprise pratique déjà le bleisure, avec ou sans cadre formalisé. L’absence de règles claires laisse ce terrain à l’improvisation.

Ce que le bleisure change pour l’entreprise : opportunités et risques d’équité
Pour l’entreprise, le bleisure peut transformer ce qui ressemble à une contrainte, le déplacement professionnel, en une occasion : la découverte d’une destination par le collaborateur. Les bénéfices réels existent. Réduction du stress lié aux déplacements, retour de mission avec un collaborateur plus reposé, renforcement de l’image employeur auprès des profils jeunes et internationaux. Rien de tout cela ne suppose un investissement direct de l’entreprise, puisque la partie loisir reste financée par le salarié lui-même.
Mais ces bénéfices ne suffisent pas à faire du bleisure une pratique sans risque de gestion. Le premier de ces risques, souvent sous-estimé, c’est l’inéquité perçue entre collaborateurs : un cadre parisien en mission fréquente à l’étranger dispose de nombreuses occasions de pratiquer le bleisure, quand un collaborateur basé en région, avec des contraintes familiales plus lourdes ou des déplacements moins internationaux, en a structurellement moins. Cette asymétrie devient vite un sujet de conversation informelle entre collègues, puis un motif de frustration si elle n’est jamais adressée.
Ce risque d’équité a un coût de gestion réel, même s’il n’apparaît sur aucune ligne budgétaire. Il se traduit par une charge mentale supplémentaire pour les managers, sollicités pour arbitrer des demandes au cas par cas faute de règle écrite, et par un climat social qui se dégrade lentement si certains collaborateurs ont le sentiment de ne pas avoir accès à un avantage dont d’autres bénéficient.
D’où la tentation, face à cette complexité, de laisser le bleisure prospérer dans un flou organisé, où personne ne l’interdit formellement et où personne ne l’encadre non plus. Ce flou expose l’entreprise, en silence, aux difficultés fiscales et de responsabilité détaillées dans les sections suivantes. Une politique de voyages qui pose des règles écrites ne supprime pas ces difficultés. Mais elle transforme une zone grise subie en risque identifié et maîtrisé.

Fiscalité du bleisure : quand la prolongation devient un avantage en nature imposable
La première de ces difficultés touche à la fiscalité. La prolongation d’un voyage d’affaires à des fins personnelles peut, dans certaines conditions, constituer un avantage en nature imposable. Le principe posé par l’URSSAF est simple : un avantage en nature, c’est un bien ou un service fourni par l’employeur qui permet au salarié de réaliser une économie sur des frais qu’il aurait normalement dû supporter lui-même, selon URSSAF, 2026. Si l’entreprise prend en charge l’hôtel du week-end de prolongation, cette prise en charge peut être soumise à cotisations sociales et à l’impôt sur le revenu.
Dans la pratique du secteur, un repère revient souvent chez les praticiens RH pour limiter ce risque de requalification : consacrer moins de la moitié du temps du séjour à des activités de loisir non professionnelles. Et documenter la partie professionnelle par un agenda précis, une feuille d’émargement ou des attestations de participation. Ce repère n’a rien d’une règle légale gravée dans un texte. C’est une bonne pratique observée qui aide à établir, en cas de contrôle, que la mission professionnelle a bien occupé la majorité du séjour.
Une décision de la Cour de cassation de 2024 rappelle utilement les limites de ce risque : l’avantage en nature suppose un lien salarial direct entre l’employeur redressé et le bénéficiaire de l’avantage. Dans cette affaire, une société avait financé des voyages dans le cadre d’un programme de fidélisation destiné à ses entreprises clientes, qui désignaient elles-mêmes les salariés bénéficiaires, employés par ces entreprises clientes et non par la société organisatrice. La Cour de cassation a cassé le redressement validé en appel : l’article L.242-1 du Code de la sécurité sociale soumet aux cotisations les avantages versés aux salariés de l’employeur redevable, or les bénéficiaires ici n’étaient liés par aucun contrat de travail à la société qui finançait les voyages, selon l’arrêt du 1er février 2024.
Pour le travel manager, cette décision ne dispense pas de documenter un séjour bleisure. Mais elle précise où se situe réellement le risque fiscal : il naît du lien entre l’entreprise qui finance et le salarié, pas du simple fait qu’un déplacement comporte un volet personnel. Un séjour bleisure pris par un collaborateur de l’entreprise elle-même reste dans le champ classique de l’avantage en nature, la décision ne l’exclut pas. Elle écarte seulement la qualification chez une société qui financerait un avantage au profit de salariés qui ne sont pas les siens, sans se prononcer sur le sort fiscal de cet avantage chez leur employeur réel. La documentation, agenda précis, séparation claire des dépenses, reste le meilleur moyen d’établir que la partie professionnelle du séjour a bien occupé la majorité du temps.

Duty of care : ce que dit la jurisprudence sur la responsabilité de l’employeur
Au-delà de la fiscalité, le bleisure interroge une deuxième obligation de l’employeur. Assurer la sécurité de ses salariés. Cette obligation générale, posée par l’article L.4121-1 du Code du travail, s’étend aux déplacements professionnels et ne s’arrête pas nécessairement à la fin stricte de la mission.
La jurisprudence française illustre concrètement cette extension. Dans une affaire jugée en 2017, un salarié en mission en Chine s’était blessé à la main en dansant dans une discothèque à trois heures du matin. La Cour de cassation a confirmé que le salarié en mission bénéficie d’une présomption d’imputabilité de l’accident au travail, quel que soit le moment où l’accident survient, selon l’arrêt du 12 octobre 2017. Il revient à l’employeur de renverser cette présomption en prouvant que le salarié avait interrompu sa mission pour un motif strictement personnel. Dans cette affaire, l’employeur n’a pas pu apporter cette preuve : rien n’excluait que le salarié se soit rendu dans cet établissement pour accompagner des clients ou répondre à une invitation professionnelle. La présomption a joué en faveur du salarié.
Ce même principe de subordination continue se retrouve, sous un angle différent, dans une décision de 2018. Une salariée participait à un séminaire d’entreprise dans une station de ski, dont le programme prévoyait une « journée libre » pour des activités sportives que chacun choisissait librement, à ses propres frais. Victime d’un accident de ski durant cette journée, elle a bénéficié de la même présomption : la Cour de cassation a jugé que la rémunération de cette journée comme du temps de travail suffisait à maintenir les salariés sous l’autorité de l’employeur, même si l’activité elle-même n’était ni encadrée ni prise en charge, selon Cass. 2e civ., 2018. Ce cas ne concerne pas à proprement parler un prolongement bleisure, puisque la salariée n’ajoutait aucun jour personnel après sa mission, mais il éclaire le même principe : la frontière entre temps professionnel et temps personnel ne se déduit pas mécaniquement de la nature de l’activité pratiquée.
Pour une entreprise qui laisse ses collaborateurs pratiquer le bleisure, ces décisions ne signifient pas que tout incident survenu pendant la partie loisir sera automatiquement pris en charge au titre des accidents du travail. La frontière juridique entre les deux temps du séjour reste souvent moins nette qu’on ne l’imagine. Et c’est précisément pour ça que la couverture assurance mérite d’être clarifiée avant le départ, plutôt que découverte après coup en cas d’incident.

Bleisure et RSE : le vrai bilan carbone d’un séjour prolongé
Cette même logique de clarification s’applique à un troisième terrain : l’impact environnemental. Le bleisure pose une tension réelle entre bien-être des collaborateurs et objectifs environnementaux de l’entreprise. Prolonger un séjour augmente mécaniquement le nombre de nuitées et d’activités touristiques, donc l’empreinte carbone du déplacement. Une nuit d’hôtel standard représente environ 4,3 kg de CO2e, selon la méthodologie 2022 de l’ADEME, un chiffre qui intègre la consommation d’énergie, les services d’entretien et la construction des infrastructures.
Le bilan carbone global d’un séjour bleisure dépend cependant moins de la nuitée supplémentaire que du mode de transport choisi. Sur un trajet de 500 kilomètres, un aller-retour en TGV représente environ 5,86 kg de CO2e, contre environ 449 kg de CO2e en avion court-courrier pour le même trajet, selon la même méthodologie ADEME. L’écart est tel que le choix du transport pèse infiniment plus lourd dans le bilan global que les nuitées ajoutées par la prolongation elle-même.
Ce constat nuance la lecture binaire du bleisure comme systématiquement défavorable au bilan carbone de l’entreprise. Un collaborateur qui aurait de toute façon pris l’avion pour ses vacances personnelles réduit en réalité son empreinte globale en combinant ce déplacement avec sa mission professionnelle, plutôt que de multiplier les trajets. À l’inverse, un collaborateur qui serait resté chez lui l’augmente. Le bilan dépend donc moins du principe du bleisure que du comportement individuel qu’il vient remplacer ou ajouter.
Certaines entreprises articulent cette tension en orientant les prolongations vers des critères plus durables : privilégier les destinations accessibles en train plutôt qu’en avion, ou orienter le choix d’hébergement vers des établissements porteurs de labels comme Clef Verte, EU Ecolabel ou Green Globe. Cette approche ne relève pas d’un geste ponctuel isolé, mais d’une contribution à la neutralité carbone pensée avant le déplacement, cohérente avec une démarche RSE qui ne sacrifie ni le bien-être des équipes ni les engagements environnementaux de l’entreprise.
Faire du bleisure un cadre assumé, pas une zone grise subie
Fiscalité, responsabilité employeur, bilan carbone : le bleisure n’est ni un problème à interdire ni une pratique à ignorer, c’est un phénomène désormais assez ancré pour mériter des règles écrites sur chacun de ces trois terrains. La difficulté concrète, dans la plupart des entreprises, tient moins au principe qu’à la preuve : documenter précisément où s’arrête la mission et où commence la partie personnelle. C’est exactement ce que le système de paiement centralisé de Supertripper permet de sécuriser, en séparant nativement les dépenses professionnelles des frais personnels, sans note de frais ni avance à réconcilier après coup. Cette traçabilité native simplifie l’encadrement du bleisure dans votre politique de voyages.
Bleisure en entreprise : vos questions
Le bleisure est-il autorisé sans accord de l’employeur ?
Non, aucune loi n’impose ni n’interdit le bleisure. Sans politique de voyages écrite, la pratique reste tolérée dans un flou où l’entreprise porte le risque sans le savoir : équité entre collaborateurs, assurance, fiscalité. Une clarté minimale, même informelle, protège mieux l’entreprise qu’une absence totale de position sur le sujet.
Le bleisure est-il couvert par l’assurance voyage de l’entreprise ?
Cela dépend du contrat souscrit. Les polices voyage professionnel couvrent généralement les incidents survenus dans le cadre de la mission, mais la partie strictement personnelle du séjour y échappe souvent. Vérifier les conditions auprès de l’assureur avant le départ évite une mauvaise surprise en cas d’incident pendant la prolongation.
Le bleisure concerne-t-il seulement les cadres et les jeunes générations ?
Non. Si les moins de 35 ans sont statistiquement les plus adeptes du bleisure, le phénomène touche toutes les tranches d’âge et toutes les fonctions, des consultants itinérants aux cadres dirigeants internationaux. Réserver une politique bleisure aux seuls jeunes collaborateurs créerait d’ailleurs le risque d’inéquité déjà identifié plus haut.


